L'oikonomia chrétienne ou les entreprises au service du bien commun
- 28 avr.
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Dernière mise à jour : 30 avr.
Introduction sur l'économie chrétienne :
Le mot économie vient du grec oikonomia, la gestion de la maison. Une définition qui dit déjà tout : l'économie n'est pas une fin en elle-même, elle est au service de notre maison commune, don de Dieu.
Le mot oikonomia apparaît plusieurs fois dans les Écritures. Dans la parabole de l'économe infidèle, le maître interpelle son serviteur : "Rends-moi les comptes de ta gestion (oikonomia)" (Lc 16, 2). L'économe n'est pas propriétaire, il est gestionnaire. Il administre des biens qui ne lui appartiennent pas, au service d'une fin qui le dépasse.
Aristote, avait posé une distinction fondatrice. Il séparait l'oikonomia, la gestion du foyer orientée vers la vie bonne et le bien commun, de la chrématistique, l'art d'accumuler des richesses pour elles-mêmes. Pour le Philosophe, la chrématistique était profondément contre nature car elle retournait l'ordre des choses : au lieu que l'argent serve la vie, c'est la vie qui finissait par servir l'argent. Une inversion que nos économies contemporaines connaissent bien.
Deux mille ans plus tard, cette distinction n'a rien perdu de son actualité. La Doctrine Sociale de l'Église en est l'héritière directe. Et c'est à partir d'elle que nous voulons penser l'entreprise d'aujourd'hui.
I.) L'entreprise : une communauté de personnes avant d'être une société de capital
L’entreprise ne peut être considérée seulement comme une "société de capital" ; elle est en même temps une "société de personnes" » (Centesimus Annus, 43)
Il est vrai qu’aujourd’hui, grand nombre de personnes dans notre société, voient les entreprises comme des organisations seulement capitalistique. Certains mouvement les apparentent (parfois à raison) comme des ogres financiers n’ayant pour but que la recherche du profit. Il est cependant bien trop réducteur de résumer les poumons économiques de nos sociétés ainsi. Les entreprises ne sont pas des machines, elles sont d’abord des organisations tissant des liens entre personnes, collaborateurs, clients, fournisseurs… La DSE insiste sur la dimension communautaire de l’entreprise, les sociétés sont d’abord des communauté humaine « Que l’entreprise devienne une communauté de personnes » (Mater et Magistra, 91).
C'est précisément parce que l'entreprise est une communauté de personnes qu'elle porte une responsabilité particulière vis-à-vis du bien commun et particulièrement du travail. Car le travail n'est pas une simple variable d'ajustement économique. Saint Jean-Paul II le rappelle avec force dans Laborem Exercens : le travail est constitutif de la dignité humaine. Par son travail, l'homme participe à l'œuvre créatrice de Dieu, il se réalise, il contribue au bien commun. L'entreprise est le lieu premier où cette vocation au travail peut s'accomplir concrètement. En ce sens, créer des emplois, maintenir des emplois, offrir des conditions de travail dignes, n'est pas seulement une obligation sociale ou légale. C'est une exigence morale qui découle directement de ce doit être l'entreprise : une communauté au service de personnes, et non une machine au service du capital.
II.) Le profit reste nécessaire cela dit.
Le profit reste nécessaire. La Doctrine Sociale de l'Église ne tombe pas dans le piège d'une vision romantique de l'entreprise qui ferait fi des réalités économiques. Jean-Paul II est précis sur ce point : le profit "signifie que les facteurs productifs ont été bien utilisés" (CA, 35). Il est un indicateur de bonne gestion, un signe que l'entreprise remplit correctement sa mission, et en ce sens rechercher le profit n'est pas une concession faite au capitalisme mais une exigence de bonne intendance envers ceux dont on a la charge.
Car bien gérer son entreprise est en soi un devoir moral. Diriger une communauté de personnes avec négligence ou incompétence, c'est manquer à ses responsabilités envers ceux qui en dépendent : collaborateurs, familles, localité. L'entrepreneur qui refuse de s'intéresser à la rentabilité de sa structure ne fait pas preuve de vertu, il fait preuve d'irresponsabilité.
La Parabole des Talents éclaire parfaitement cette intuition. Le maître ne reproche pas à ses serviteurs d'avoir fait fructifier les biens qui leur étaient confiés. Il reproche au troisième de les avoir enfouis par peur, de n'avoir rien osé, rien construit, rien développé. Les ressources sont faites pour être multipliées et mises au service d'une fin plus grande. L'entrepreneur chrétien n'a donc pas à rougir de chercher le profit, il a simplement à se poser la question que le maître posera un jour : qu'as-tu fait de ce qui t'était confié, et pour qui ?
Ce que la DSE rejette en revanche, ce n'est pas le profit en lui-même, c'est le profit érigé en finalité ultime, celui qui écrase tout le reste, qui marchandise les personnes, ignore les territoires et traite les travailleurs comme de simples facteurs de production. Cette distinction est fondamentale, et elle change tout à la manière dont on conçoit et dirige une entreprise.
III.) Du bon usage du profit
L’usage du profit réalisé – ou reçu – de l’entreprise doit servir au plus grand nombre puisqu’il a été généré avec les autres. Léon XIII le posait déjà en 1891 dans Rerum Novarum : "Il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital." Ce que l'entreprise produit, elle le doit à tous ceux qui y ont contribué. Ce qu'elle rend, elle le doit donc aussi à tous.
La première forme de ce retour, c'est l'emploi. Créer des emplois, les maintenir, les rendre dignes. Jean XXIII dans Mater et Magistra est explicite : l'entreprise doit chercher à "donner un emploi au plus grand nombre possible" (MM, 79). Et cet emploi doit être rémunéré justement. Rerum Novarum va jusqu'à dire qu'"il est encore plus injuste de ne pas donner à l'ouvrier un salaire proportionné à son travail." Non par philanthropie, mais parce que le travailleur a contribué à la création de la richesse et qu'il en est en quelque sorte à ce titre, créancier.
De plus, l'entreprise ne doit pas rendre seulement à ses salariés, elle doit rendre à ses fournisseurs. En effet, les écraser sur les prix ou par exemple les payer hors délais c'est heurter la solidarité dans la chaîne de valeur des acteurs de l’entreprise. Une entreprise qui traite ses fournisseurs comme des variables d'ajustement trahit l'esprit de la communauté de personnes qu'elle est censée incarner.
Elle rend aussi à ses clients. Saint Thomas d'Aquin consacre toute une question de la Somme Théologique à ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui l'éthique commerciale. Sa conclusion est d'une clarté redoutable : vendre une chose plus qu'elle ne vaut, ou tromper sur sa qualité, c'est commettre une fraude. Pas seulement une faute de goût ou un écart moral véniel. Une fraude. Et celui qui l'a commise est tenu à restituer.
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Ce qui frappe dans l'analyse thomiste, c'est sa précision. Thomas distingue trois types de défauts dans une vente : le défaut sur l'espèce de la chose, le défaut sur la quantité, et le défaut sur la qualité. Dans chacun de ces cas, si le vendeur en avait connaissance, la vente est illicite et la restitution obligatoire. Car "il est toujours défendu d'être pour quelqu'un une occasion de péril ou de perte" (ST, II-II, q.77, a.3).
Sept siècles plus tard, nos économies contemporaines ont largement oublié cette exigence. L'obsolescence programmée, les pratiques marketing manipulatrices, les contrats incompréhensibles qui dissimulent des clauses défavorables : tout cela serait, pour Thomas, matière à restitution. L'entreprise qui traite ses clients comme des cibles plutôt que comme des personnes trahit la finalité même de l'échange commercial, que Thomas définissait comme établi "dans l'intérêt commun de l'acheteur et du vendeur". Non dans l'intérêt du seul vendeur.
Conclusion : Entre deux erreurs. Ni le capitalisme sans âme, ni le collectivisme sans liberté
Même si certaines de ses pratiques peuvent paraître aujourd'hui, pour certains, comme du socialisme dur ou un mouvement qui se rattache à ce qui est promu dans certaines classes politiques, nous ne devons pas tomber de l'autre côté de l'extrême capitalisme non plus.
La Doctrine Sociale de l'Église n'est pas un programme politique. Elle n'est pas non plus une caution théologique pour les courants qui instrumentalisent aujourd'hui le vocabulaire du bien commun à des fins idéologiques. Léon XIII, dès 1891, refusait explicitement les deux extrêmes. Il condamnait le socialisme qui nie la propriété privée et dissout la personne dans le collectif. Il condamnait avec la même fermeté le capitalisme sans frein qui traite le travailleur comme une marchandise et l'argent comme une fin.
Et sur la question du profit précisément, la DSE se distingue des deux. Elle refuse le profit comme finalité ultime : c'est là qu'elle rejoint certaines intuitions. Mais elle refuse tout autant la vision socialiste qui voit dans le profit quelque chose de suspect en soi, une spoliation à redistribuer ou à supprimer. Le profit, nous l'avons dit, est un indicateur légitime de bonne gestion.
La DSE défend la propriété privée comme un droit naturel, l'initiative personnelle comme une expression de la liberté humaine, et le marché comme un instrument légitime au service de l'échange. Mais elle refuse que ces réalités soient coupées de leur finalité : la personne humaine et le bien commun.
Ce n'est pas une position de compromis. C'est une position de principe, plus exigeante que les deux autres, et qui ne doit se laisser récupérer par personne.


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